PHILANTHROPIE DES FEMMES PROJECT HÉRITAGE
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Faiga Fisher

Présidente de la Fédération des Femmes, 1975-1978

Présidente de la Campagne des Femmes, 1967-1968

(d’après le témoignage de sa fille, Virginia Yaffe)

Ma mère a vu le jour en 1922, dans une petite communauté agricole située près de Kiev en Ukraine. Pendant que son père pratiquait son métier de forgeron, ma grand-mère prenait soin des nombreux enfants, incluant les quelque huit enfants de l’ancienne femme de son mari (qui était décédée) ainsi que ses deux enfants à elle, en l’occurrence ma mère et sa petite sœur. En cette époque trouble, les Juifs ukrainiens commençaient à être visés par les pogroms. Ainsi, alors que ma mère avait 4 ou 5 ans, un groupe de Russes blancs à cheval se sont présentés devant la ferme familiale. Les membres de la famille – le père, la mère et les enfants les plus âgés – ont été alignés, puis fusillés. Cachées dans la grange sous une pile de foin, seules ma mère et sa petite sœur ont eu la vie sauf. Les soldats sont repartis sans les trouver.

Ma mère et sa sœur ont erré pendant je ne sais trop combien de temps avant qu’un représentant des Services d’aide aux immigrants juifs (JIAS) ne les retrouve, sales, affamées et misérables. Il a pris des dispositions pour que ma mère soit relogée à Montréal. Ma tante a quant à elle été amenée en Argentine. Encore aujourd’hui, nous ignorons totalement pourquoi elles ont été séparées. Ma mère est donc arrivée à Montréal, chez cet homme qui donnait l’impression de ne pas vouloir d’enfant. Il semblait plutôt vouloir servir d’exemple aux gens qu’il souhaitait voir adopter les autres enfants rescapés. Sa femme n’avait que faire de ma mère.

Si elle a pu profiter d’une bonne éducation juive et publique à Montréal, ma mère n’a reçu aucun amour de la part de ses parents adoptifs. Dès qu’elle en a eu la chance, elle a quitté leur maison et a travaillé jusqu’à ce qu’elle puisse faire son entrée à l’Université McGill, dont elle a obtenu une maîtrise en travail social, devenant ainsi l’une des premières – voire la première – femmes juives à se voir décerner un tel diplôme.

Après ses études, ma mère a travaillé dans un orphelinat juif montréalais. Refusant le statu quo, elle s’y est fait la championne des enfants, réclamant entre autres de la meilleure nourriture et une meilleure éducation pour les jeunes résidents. C’est dans cet orphelinat qu’elle a fait la connaissance de mon père. Même si elle ne mesurait que cinq pieds, ma mère savait comment s’imposer. On m’a dit que les dirigeants de l’établissement étaient très impressionnés par son désir impérieux d’amélioration constante.

Ma mère était pleinement consciente qu’elle avait été sauvée par une organisation affiliée à la Fédération CJA. Lorsqu’elle s’est mariée et qu’elle s’est retrouvée dans une situation plus stable, autant sur le plan financier que personnel, elle s’est promis de redonner au suivant. C’est à ce moment-là qu’elle s’est engagée auprès de la Fédération CJA, s’employant surtout à faire accroître le nombre d’organisations bénéficiant de l’aide de la Fédération. Elle voulait aider tout le monde.

Ma mère n’avait pas peur de poser les questions difficiles. On m’a dit qu’au moment de se présenter au microphone lors d’une réunion, ses collègues ont tous frémi, pressentant que ma mère allait aborder un sujet délicat. Elle ne s’intéressait pas à la richesse, au statut social ou à toute chose étrangère à l’aide apportée aux autres, elle qui avait jadis eu besoin d’aide. Ses motifs étaient exceptionnellement purs.

L’incident qui a le plus profondément marqué ma mère est sans doute le meurtre de sa famille nucléaire. À Montréal, elle s’est mariée et a donné naissance à trois enfants. Son mari (mon père) est mort extrêmement jeune, laissant derrière lui trois jeunes enfants. Peu de temps après mon frère est tombé malade avant d’être emporté par la leucémie. En dépit de ces tragédies, ma mère est somme toute demeurée à la fois optimiste et très proche de ceux qui l’entouraient.
Elle a transmis à ses enfants et petits-enfants (mes enfants) une forte conscience morale ainsi qu’un sens de l’équité. J’observe aujourd’hui ma fille transmettre ses valeurs à ses trois enfants. L’héritage de ma mère a donc une portée infinie.

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