HISTOIRE

RACINES JUIVES AU QUÉBEC

RÔLE DES JUIFS DANS LA SOCIÉTÉ QUÉBÉCOISE

  • Les premiers juifs arrivèrent au Québec dans les années 1760 et s’installèrent à Trois-Rivières, à Québec et au port de Montréal (actuellement le Vieux-Montréal) ainsi que dans d’autres régions du Québec. La première synagogue, la synagogue espagnole et portugaise, fut construite en 1768 près du port de Montréal.
  • Ezekiel Hart fut le premier juif élu à la Chambre de l’Assemblée du Bas-Canada en 1807 et le premier juif élu à une fonction officielle dans l’Empire britannique.
  • Le 5 juin 1832, la législature du Bas-Canada adopta la Loi sur l’égalité des droits et des privilèges aux personnes de religion juive, appuyée par Louis-Joseph Papineau, chef du Parti patriote à l’Assemblée et président de la Chambre. Il s’agit d’une loi sans précédent au sein de l’Empire britannique.
  • Le juge Alan B. Gold fut le premier juif nommé président de la haute Cour de justice du Québec en 1970 et le premier juif nommé président de la Cour de justice supérieure du Québec en 1983.
  • En 1970, le Dr Victor Goldbloom fut nommé ministre d’État responsable de la qualité de l’environnement puis ministre des Affaires municipales et ministre de l’Environnement en 1973. Il fut le premier juif à faire partie d’un cabinet ministériel au Québec.
  • En 2008, l’Assemblée nationale du Québec fut la seule autorité du Canada à voter une résolution unanime félicitant Israël pour son 60e anniversaire, affirmant à cette occasion son engagement envers la légitimité d’Israël et ses besoins en matière de sécurité et se prononçant pour l’établissement de deux États.
  • En 2008, le gouvernement du Québec ratifia également l’Entente de coopération économique et technologique Québec-Israël, qui renouvèle et élargit les accords signés en 2007 et en 1997.
  • La communauté juive a créé et soutient plusieurs institutions qui profitent à l’ensemble des Québécois, dont l’Hôpital général juif Sir Mortimer B. Davis où plus de 70 % des patients ne sont pas juifs.
  • La communauté juive a également contribué aux succès économique, culturel et universitaire de Montréal, que ce soit grâce à des entreprises emblématiques telles que Seagram’s, Brown’s et Aldo, à des grands promoteurs comme Azrieli et Marcel Adams ou grâce au soutien qu’elle apporte à l’Orchestre symphonique de Montréal, au Musée des beaux-arts de Montréal, à l’Université McGill et à l’Université de Montréal.

INTRODUCTION À L’HISTOIRE DE LA COMMUNAUTÉ JUIVE DU QUÉBEC

Professeure Ira Robinson, Département des sciences religieuses, Université Concordia

La communauté juive constitue un élément essentiel de la société québécoise depuis plus de deux siècles. Les Juifs inaugurent leur première synagogue à Montréal, la congrégation Shearith Israel, en 1768. Ce faisant, ils établissent la première communauté non chrétienne et non autochtone de ce qui va bientôt devenir le Canada. Les membres de cette communauté sont originaires de pays qui n’accordent pas aux Juifs la plupart des droits politiques et civiques. Dans les sociétés en développement d’Amérique du Nord, les restrictions juridiques imposées aux Juifs d’Europe apparaissent cependant moins pertinentes. À la fin du dix-huitième siècle, le Bas-Canada, ainsi que s’appelait alors le Québec, fait face à une controverse : les Chrétiens doivent-ils être les seuls à jouir de pleins droits politiques ou doit-on également accorder ces droits aux autres communautés, dont les Juifs? En 1832, l’Assemblée législative du Bas-Canada vote en faveur de l’émancipation politique des Juifs, ce qui fait du Québec le premier territoire de l’Empire britannique à adopter une telle loi, et ce, plus d’un quart de siècle avant l’Angleterre.

 


Pour explorer l'histoire juive montréalaise, visitez le Musée intéractif du Montréal juif.

Les Juifs qui viennent s’installer au Québec au dix-huitième siècle et au début du dix-neuvième siècle y trouvent un milieu accueillant dans la plupart des cas, et contribuent à la croissance économique et sociale de la province. La communauté demeure cependant assez petite. Le premier recensement du Dominion du Canada indique qu’en 1871, la population de la communauté juive de la province du Québec compte moins de 500 âmes. Cette situation va connaître un changement important à la toute fin du dix-neuvième siècle. À cette époque, une vague massive de population originaire d’Europe de l’Est, en quête de prospérité et d’égalité de chances, émigre vers le Canada, les États-Unis, l’Angleterre, l’Argentine et d’autres pays offrant l’hospitalité aux immigrants.
 
Ce nouveau groupe d’immigrants juifs de langue yiddish décuple la population juive du Québec, qui connaît une croissance de plus de 800 % entre 1901 et 1931,  passant d’environ 7 000 à 60 000 âmes. Ces immigrants ne tardent pas à promouvoir le yiddish au rang de troisième langue courante à Montréal, après le français et l’anglais. Matériellement pauvres, ils n’en sont pas moins riches d’un patrimoine culturel important et d’une volonté absolue de s’enraciner dans leur nouvelle société d’accueil.

À cette époque, le gouvernement n’offre pas de système global de bien-être social, et confie aux communautés religieuses la gestion d’établissements tels que les hôpitaux et les orphelinats. Dans ce contexte, la communauté juive développe rapidement son propre réseau de soutien social, composé de cliniques et de sociétés d’entraide, ainsi que d’un nombre impressionnant d’établissements culturels et religieux comme des synagogues, des écoles, des bibliothèques et des journaux. Ces institutions stimulent le développement d’une créativité culturelle et religieuse, et font de Montréal la ville d’accueil d’une communauté qui contribue grandement au rayonnement de la culture juive en Amérique du Nord et dans le monde.

La communauté juive s’épanouit généralement dans un cadre politique où elle jouit de droits et de chances égales. Son travail et son esprit d’entreprise contribuent à faire de Montréal un centre manufacturier prospère, et la plus grande métropole du Canada. Il existe cependant à l’époque une fraction de la population québécoise qui s’inquiète de la croissance de la communauté juive. Ces groupes sont préoccupés par les droits et privilèges dont bénéficient les Juifs, dans la mesure où ils estiment que cette situation nuit à l’identité chrétienne qui, à leurs yeux, doit prévaloir dans le Dominion du Canada et la province du Québec. Parmi eux, un certain nombre de protestants anglophones s’alarment du nombre croissant des élèves juifs dans le système scolaire protestant, et de ce qu’ils considèrent comme un empiétement sur son identité fondamentalement chrétienne. Des catholiques francophones entretiennent des inquiétudes semblables. De leur point de vue, les Juifs constituent alors un élément qui menace l’identité chrétienne de la communauté. De plus, les Juifs suivent leur scolarité dans des écoles protestantes et s’assimilent au Canada anglais. Par conséquent, les francophones craignent qu’ils ne contribuent à affaiblir le caractère catholique et français du Québec. Il n’est donc pas surprenant que des comportements antisémites surgissent, à des degrés divers, dans le Québec de l’époque. Ces comportements influent profondément sur l’attitude du gouvernement canadien à l’égard de l’immigration juive depuis les années vingt jusqu’aux années quarante. Ils incitent également les Juifs, qui se sentent plutôt rejetés face à ces comportements, à définir leurs propres espaces sociaux et culturels. Ainsi, si on désigne alors les communautés anglophone et francophone comme « deux solitudes », on peut considérer que les Juifs de Montréal forment à cette époque eux-mêmes une « troisième solitude ».

C’est l’ampleur de l’Holocauste perpétré contre les Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie, raciste et antisémite, qui transforme de manière positive l’attitude d’un grand nombre de citoyens du Québec à l’égard de leurs voisins juifs. La fin des années quarante est le théâtre d’un remarquable regain de l’immigration juive au Québec, avec l’arrivée de survivants de l’Holocauste qui propulsent la croissance démographique, économique et culturelle de la communauté juive du Québec.

Durant les années cinquante, le Québec accueille une nouvelle vague d’immigration juive, provenant cette fois non d’Europe, mais principalement d’Afrique du Nord. Ces Juifs portent en eux une culture judaïque à caractère sépharade, différente de la culture européenne et majoritairement ashkénaze de la communauté juive du Québec. De plus, ces nouveaux immigrants sépharades parlent le français et leur arrivée conduit la communauté juive à modifier son discours et ses habitudes. Cette vague d’immigration pousse également la société québécoise à changer sa perception des Juifs comme étant exclusivement anglophones. À la fin du vingtième siècle, des immigrants en provenance de l’ex-Union soviétique, d’Israël, d’Argentine et d’autres pays viennent, en nombre plus restreint, accroître la diversité de la communauté juive.

Enfin, la communauté hassidique constitue un élément non négligeable de la communauté juive du Québec. La plupart des synagogues du Québec sont et ont toujours été d’obédience orthodoxe. De plus, les synagogues non orthodoxes de cette communauté ont tendance à adopter des pratiques et une vision plus conservatrices que leurs institutions homologues en Amérique du Nord. Mais la communauté hassidique adopte une interprétation encore plus stricte de la tradition juive. Cette communauté souhaite avant tout pouvoir vivre sa vie et développer ses propres écoles ou autres établissements avec le moins d’intervention possible du monde extérieur. Les Juifs hassidiques commencent à établir de petites communautés au Québec durant la période de l’après-guerre. Mais ces communautés se sont considérablement développées durant les dernières décennies, du fait à la fois de l’immigration et de la croissance naturelle. Les dernières études à ce sujet indiquent que la communauté hassidique compte aujourd’hui plus de 10 000 âmes.

Les changements considérables qui transforment le Québec durant la fin du vingtième siècle, y compris la Révolution tranquille, les lois 22 et 101 et les deux référendums de 1980 et de 1995, influencent profondément la communauté juive. La population juive du Québec, dont le chiffre s’élevait à environ 120 000 en 1971, plafonne aujourd’hui à près de 93 000 âmes, une population principalement concentrée dans la région du Grand Montréal. Cette baisse démographique a entraîné des changements de fond et une réorientation de la communauté. Elle est aujourd’hui plus francophone qu’auparavant. Sa composante sépharade francophone compte aujourd’hui 20 000 personnes et s’intègre avec succès au leadership d’une communauté historiquement dirigée exclusivement par des Ashkénazes. Les jeunes générations de la communauté juive du Québec, qu’elles soient d’origine ashkénaze ou sépharade, sont aujourd’hui plus bilingues que par le passé. La communauté hassidique constitue un segment démographique plus important qu’auparavant. Néanmoins, la communauté juive du Québec continue de se distinguer par la force de ses traditions et sa créativité culturelle, et fait l’envie de nombreuses autres communautés juives de taille comparable en Amérique du Nord.