Par Andrés Spokoiny
Fournir de la nourriture ou un toit? Investir dans l’éducation ou dans les services sociaux? Privilégier la continuité juive ou la lutte contre la pauvreté? Venir en aide aux Juifs d’ici ou à ceux d’Israël? Aider plusieurs avec peu ou quelques-uns avec beaucoup? Voici quelques-uns des dilemmes avec lesquels nous devons composer lors du processus d’allocation.
Grâce à la générosité de ses donateurs, la FEDERATION CJA dispose de millions de dollars qu’elle doit distribuer aux agences affectées à la prestation de services communautaires indispensables. Cependant, décider de la façon dont les montants seront attribués représente un aussi grand défi que de procéder à la collecte de ces derniers. Cette tâche s’avère encore plus difficile de nos jours puisque la crise économique a fait augmenter les besoins tout en réduisant du même souffle la capacité à donner.
De tout temps, les communautés juives ont eu à faire de pareils choix. La citation paradoxale suivante de nos rabbins illustre à merveille le conflit existant entre les besoins en éducation et en assistance sociale : « sans pain, il n’y a ni Torah ni éducation juive, mais sans Torah, il n’y a pas de pain ». La morale paraît évidente. Il est impensable de fournir un soutien spirituel et éducatif si les besoins essentiels, comme se loger et se nourrir, ne sont pas comblés. De la même manière, l’existence même de la communauté dépend de la pérennité du judaïsme. S’il n’y a pas de communauté, qui prendra soin des personnes au statut précaire? Ces deux problématiques doivent donc être abordées. Pour ce faire, la Fédération a décidé d’établir une politique qui protège des coupes budgétaires les programmes de lutte contre la pauvreté et ceux des subventions aux frais de scolarité.
Aider les Juifs d’ici ou ceux d’ailleurs constitue un autre questionnement d’importance dans la tradition juive. La
Mishna explique que ce sont les « défavorisés vivant dans votre ville » qui doivent avoir préséance. D’autres sources affirment pourtant que « les démunis d’Israël » doivent être soutenus à tout prix. Pour notre part, nous avons déterminé que la priorité irait aux Juifs défavorisés de Montréal, tout en faisant des contributions substantielles aux programmes venant en aide aux Israéliens et aux Juifs de partout dans le monde. Nous croyons en cette valeur juive qui veut que nous soyons tous responsables les uns des autres en plus d’être unis par une foi et un destin communs. Voilà pourquoi même lorsque les besoins locaux sont pressants, nous nous devons d’honorer nos engagements à l’étranger.
Les lois régissant la collecte, mais avant tout la distribution, de la
tzedakah mettent manifestement l’accent sur la préservation de la dignité du bénéficiaire. Ainsi, notre processus de répartition prévoit parfois un supplément afin que les services soient offerts dans un meilleur respect de la dignité. Le Café représente sans doute le meilleur exemple de cette philosophie.
Finalement, le fonctionnement même de la répartition reflète les valeurs juives en action. Beaucoup se plaisent à croire qu’une poignée de dirigeants communautaires décident, derrière des portes closes, de la manière dont les fonds seront distribués. Aucune assertion ne saurait être plus fausse. Le processus d’allocation comporte des centaines d’heures de rencontres au cours desquelles toutes les agences constituantes sont représentées et ont la chance de faire connaître leurs besoins ainsi que leur plan d’action. Une équipe de planificateurs travaille toute l’année à analyser les besoins de la communauté juive et à juger des meilleurs moyens pour y répondre. Les programmes sont soumis à un processus d’évaluation strict avant leur approbation, pour ensuite passer par une vérification rigoureuse. Plus important encore, des douzaines de bénévoles de la Fédération et de ses agences s’engagent dans ce processus et définissent ensemble les priorités de la communauté. Tous ont fait preuve de maturité et ont porté leur « chapeau communautaire » afin de penser au-delà des barrières organisationnelles et ainsi considérer le bien-être collectif. Ce processus transparent et responsable valorise le dialogue de même que la participation communautaires.
Par-dessus tout, le processus d’allocation met de l’avant la principale valeur juive : celle de la communauté. Nous concentrons nos efforts, agissons collectivement et nous assurons qu’aucun Juif n’est laissé de côté. La Fédération bâtit une communauté parce qu’une communauté constitue le signe concret de la valeur de la responsabilité juive collective.